Moynaq, cimetière de bateaux de la Mer d’Aral

La découverte dans le Lonely Planet de l’Asie centrale qu’on pouvait voir les fameux bateaux rouillés de la mer d’Aral en Ouzbékistan avait été un des facteurs de motivation pour venir visiter le pays, mais cette visite restera comme l’un des moments marquants de ce voyage. Si la traversée du Kyzyl Kum pour aller de Boukhara à Khiva était triste et monotone, au moins, ce n’était qu’à cause du travail de la nature. Moynaq et feu la Mer d’Aral ne sont que le fruit du travail de la bêtise de l’homme, et c’est encore plus triste.

Epaves de bateau de la Mer d'Aral - Moynaq, Ouzbékistan



Après deux nuits et une journée complète à Khiva, en bons sales gosses blasés, nous quittons les jolies médersas parfaitement rénovées pour nous retrouver dans le calme du désert du Karakalpakstan. Pour relier Khiva à Nukus, il nous a fallu prendre un taxi collectif (il existe aussi des bus pour y aller) à la sortie nord de la ville pour Ourgentch. De là, on nous a dirigés vers un bus censé aller directement à Nukus, mais qui finalement nous a déposés à Mungit à une trentaine de kilomètres de là. Comme on ne comprenait rien à ce que nous disaient les locaux, on s’est tournés vers les locales, qui sont généralement largement plus dignes de confiance que les hommes, et elles aussi nous disaient qu’il fallait descendre là. L’effervescence des chauffeurs de taxi a eu vite fait de nous donner envie de marcher plus loin, sans savoir où nous étions avant de finir finalement dans la voiture d’un mec qui passait par là. Il nous a déposés à l’Hotel Nukus, qui s’avérait être assez moche et avec un personnel désagréable. En cherchant l’agence de voyages recommandée par le Lonely Planet à côté de l’excellent musée Savitsky, nous sommes tombés accidentellement sur le Jipek Joli Hotel, une auberge toute neuve, dont les travaux n’étaient pas encore finis, et qui proposait des chambres tout à fait correctes à un prix assez correct lui aussi. Nous avons eu le coup de foudre pour ce lieu juste parce que la réceptionniste a été la seule personne depuis le départ de Khiva à être souriante et à être vraiment gentille avec nous. C’était une bonne adresse au final. C’est dans cette auberge que nous ferons le soir même la rencontre de deux anglais avec qui nous partagerons le lendemain une voiture pour aller jusqu’à Moynaq.

Les 210km qui séparent Nukus de Moynaq se sont faits sur une route en bon état vouée à devenir le successeur version béton de l’antique route de la soie. La Chine contribue à son entretien pour pouvoir permettre le transport par voie routière de marchandises pour l’Asie Centrale et le Moyen-Orient. Théoriquement, cette route est censée un jour relier Pékin à Londres, ce qui peut annoncer le trajet de pas mal de road trips dans les années à venir. Le désert est toujours aussi monotone ici, et l’ambiance devient de plus en plus glauque à mesure qu’on s’approche de Moynaq. L’évaporation et le détournement des eaux de l’Amu Darya ont rendu le climat encore plus sec que ce qu’il n’était avant, mais surtout, l’eau s’étant retirée, le sel est resté dans le sol et le sable. Ainsi, tous les poteaux métalliques ou simplement objets métalliques ne sont que des carcasses rouillées qui ne demandent qu’à s’écrouler. Régulièrement, en approchant de la ville, on passe à côté de grosses bornes de bienvenue à Moynaq, montrant des bateaux de pêche et des poissons. C’est encore à peu près imaginable avec la première borne située à 30km de la ville, mais ça devient très improbable quand la dernière borne est à quelques centaines de mètres de la ville. On passe devant Aralkol, un lac artificiel créé pour essayer d’endiguer tous les effets négatifs du retrait de la mer, notamment au niveau sanitaire avec tous les cancers et les dégénérescences des nouveaux-nés, sans parler des différents cancers et maladies respiratoires, notamment.

Cimetière de bateaux de la Mer d'Aral - Moynaq, Ouzbékistan
Les restes de l’ancienne flotte de pêche de Moynaq, dans ce qui était auparavant sa zone d’embarquement

Les vaches de Moynaq

Lorsque le chauffeur nous dépose devant le cimetière de bateaux organisé pour commémorer la catastrophe, on a du mal à croire ce qu’on voit. Ce qui était il y a encore à peine plus de 30 ans l’embarcadère du deuxième port de pêche de la Mer d’Aral est désormais un vaste désert dans lequel il faut parcourir 150km d’après le chauffeur (30km d’après Wikipedia…) pour pouvoir voir la mer. Nous descendons donc voir les bateaux posés sur le sable avec quelques touffes d’herbe qui arrivent étonnamment à pousser. Avant de venir, je me disais que le moment venu, je m’écouterais le Requiem de Mozart pour avoir des sensations encore plus fortes, mais il n’y a pas eu besoin de supplément pour avoir des sensations fortes. Ce que nous avons devant nos yeux est un acte criminel réalisé en toute connaissance de cause avec comme seul objectif de donner une industrie textile à l’URSS. Pour ça, on a détourné les eaux de l’Amu Darya vers des cultures de coton très consommatrices d’eau. La chaleur et la mauvaise qualité des irrigations a fait qu’entre 30% et 75% de l’eau canalisée était perdue en chemin.

La traversée des restes de la ville de Moynaq donnait une tragique impression de ville fantôme avec la moitié des maisons abandonnées et surtout l’ancien gros employeur de la ville, l’entreprise de mise en conserve de poisson désormais juste un immense bâtiment en ruines. Le moment le plus frappant de l’excursion aura été la rencontre surréaliste avec un troupeau de vaches alors que nous « admirions » les épaves de bateaux. Si ce n’était pour les bornes indiquant un port de pêche, les anciens bateaux de pêche et les coquillages qu’on retrouve encore jonchés un peu partout dans le sol, on se dirait que c’est normal de croiser des vaches dans un désert. Mais est-ce normal de rencontrer un petit troupeau dans ce qui était pendant des siècles le quatrième plus grand lac du monde et appelé une mer? L’absurdité de cette rencontre résume au final plutôt bien l’aberration qu’a été la politique industrielle pour favoriser le textile dans une zone désertique, surtout en sachant dès le début que le détournement des eaux mènerait à l’assèchement de la mer et à des gros problèmes sanitaires et économiques.

Vaches et épaves de bateaux - Moynaq, Ouzbékistan Cimetière de bateaux de la Mer d'Aral - Moynaq, Ouzbékistan Epave de bateau de la Mer d'Aral - Moynaq, Ouzbékistan
Le défilé des vaches du désert / de la mer d’Aral à Moynaq



Désormais, Moynaq n’est plus qu’une bourgade abandonnée par sa population qui fuit les maladies, le chômage et les changements climatiques (les étés sont désormais 10°C plus chauds et plus secs, et les hivers 10°C plus froids et plus longs). La ville qui a servi à aider l’URSS lors de la famine de 1920-1921 n’est plus qu’une ville fantôme et un superbe témoin de la bêtise humaine. Dans son malheur, du gaz a été trouvé dans le lit de la Mer d’Aral, et le retrait de la mer va permettre l’exploitation de cette ressource beaucoup plus facilement. Ca ne rendra pas leur santé aux habitants et l’argent gagné lors de l’extraction du gaz a très peu de chances de finir dans leurs poches, mais au moins ils auront plus d’opportunités. Plus tard, dans notre train de Samarcande à Tashkent, nous avons rencontré le doyen de l’université qui était presque fier de pouvoir parler à des gens qui ont été à Moynaq (nous avons raté Ban Ki-Moon de quelques semaines) se rendre compte du désastre et surtout il se félicitait du potentiel que nous représentions pour faire connaître cette cause, apparemment assez peu connue même en Ouzbékistan.


Précédent Catégorie Suivant
Visite de Khiva Ouzbékistan Médersas du Registan de Samarcande






Send to Kindle

3 commentaires sur “Moynaq, cimetière de bateaux de la Mer d’Aral

  1. Pingback: Les médersas de la place du Registan à Samarcande | Voyage Asie Centrale

  2. Pingback: Visite de Khiva, merveille de la Route de la Soie | Voyage Asie Centrale

  3. Pingback: A la découverte de l'Asie Centrale | Voyage Asie Centrale

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *